• La voix du paon

     

        Mon cher Buffon,

    Georges Louis Leclerc, comte de Buffon (1707-1788), naturaliste, intendant du Jardin du roi de 1739 à sa mort.Tu n'y es pas du tout ! Le paon est certes un animal vaniteux, mais qui ne le serait à moins ?

    Le port imposant de la tête, ornée d'une aigrette en couronne, des rectrices rouantes, la démarche fière, les proportions élégantes de son corps, son goût pour la vie demi-sauvage en forêt, tout, enfin, prédispose cet aristocratique animal à former l'image de la majesté, et l'incline à croître en un panache où chaque ocelle tend à devenir, et non sans raison, un condensé de fatuité.

    Par ailleurs, mesquinement doté par la nature de raison et de cœur, c'est-à-dire juste assez pour qu'il ne s'en aperçoive point, il peut entretenir de la sorte la tranquillité d'esprit et de sentiment, ordinairement si nécessaire au bonheur.

    Et pourtant... encore paonneau, ce phénix ne peut dissimuler une flétrissure qui le sabote.

    Vois-tu, si sa femelle même, bien qu'incapable de faire la roue, est aussi hautaine que son compagnon - ils vivent par paires - c'est que sa race est frappée d'infirmité : son cri aigu est désagréable à certains, ignoble pour d'autres.

    Ses braillements provoquent l'effroi qui le désespèreLa disposition altière de ce grand animal n'a pas pour cause la splendeur de son être, comme croit le vulgaire, mais bel et bien la blessure morale que lui inflige ce talon d'Achille vocal.

    Incapable d'explorer les qualités fortes ou nuancées, les vérités et les joies que le chant procure à ses adeptes, lorsqu'il s'y essaie, ses semblables même se désolent.

    On prétend que le paon crie lorsqu'il considère ses pieds, mais cette légende d'origine médiévale ne semble exister que par charité : il n'a besoin d'aucun stimulant pour que ses vociférations provoquent l'effroi qui le désespère.

    On dit qu'il braille, et pour cause ! S'il cherche à dissimuler son ambition et même un certain égoïsme, c'est que la conquête du monde de la voix est Paon cherchant à dissimuler son ambitionpour lui plus ténébreuse, héroïque et, disons-le, démoralisante, que pour bien des créatures.

    Bref, cet instrument ne lui est d'aucun secours pour exprimer les affections subtiles qu'il lui arrive de ressentir. Toujours la complexion physique de l'organe détermine sa voix, et le trahit.

    La plupart des paons finissent, adultes, par se résigner, à moins qu'ils ne portent cette croix avec morgue, tentant d'enfouir aux confins de la conscience cette tache congénitale.

    Ceux-là ne s'expriment presque plus, sauvages et ombrageux, ils s'efforcent de ne communiquer qu'en variant postures et attitudes.

    Ils compensent cette infériorité en se perdant d'admiration orgueilleuse pour la beauté plastique Paon et paonne. Peinture sur soie de Maruyama Ôkyo, 1781.qu'ils procurent à la création... mais tous ne s'en accommodent pas ainsi.

    Lorsque disparaît le soleil, les paons et les paonnes se perchent sur des branches pour rejoindre Morphée.

    Toutefois, certains et certaines, plus portés à la contemplation, plus sensibles à l'harmonie de l'univers, se mettent à l'écoute.

    Ils cherchent à percevoir la musique qui vient de la forêt si un vent doux en fait chanter les ramées, ils épient les rossignols des nuits entières, luttant afin de ne pas succomber au sommeil, et s'ils savaient sourire, ils le feraient.

    On raconte qu'un paon de cette trempe, un soir, ferma les yeux afin de se mieux pénétrer du récital offert à son ouïe par le monde et les astres. L'hymne devint messe, puis romance, assoupissante sérénade, enfin frêle berceuse.

    C'est ainsi qu'il s'éleva dans les airs et découvrit des contrées inconnues de lui et de ses semblables. Bientôt il quitta la forêt et survola un point lumineux, qui l'attirait. C'était une ville.

    S'approchant, il entendit des sons nouveaux, inimaginables, inimaginés. Il se posa non-loin de la source sonore. Un orchestre jouait en plein air.

    C'était une symphonie. Mais les voix des outils que l'on frappe, que l'on caresse, au-travers desquels on souffle et tous les autres, avaient beau être merveilleux, inouïs et somptueux, quelque chose manquait.

    Comme tu le sais, en ce temps-là, les hommes ne savaient pas interpréter les œuvres de façon harmonieuse. Les notes se succédaient sans discontinuer, à peine le dernier ton du hautbois s'estompait-il que le violon répondait, presqu'interrompu par les cymbales. Il n'y avait aucun silence intercalé entre les notes.

    Quelle émotion... ressentir au même instant tant de blandices acoustiques, se reconnaître incapable de manier le moindre de ces instruments avec des ailes, et réaliser simultanément que l'orchestre ne produisait qu'une sorte de cacophonie.

    Il avait découvert à la fois les possibilités d'instruments qui le ravissaient, et la cause de leurs dissonances : il n'y avait aucun silence ! On ne pouvait savoir si les notes étaient tenues jusqu'au bout ou finissaient mollement, si les rythmes se détachaient... on ne respirait pas avec l'orchestre.

    Le paon était douloureux, envahi, et pourtant une euphorie sereine le saisissait. Des limites intimes, personnelles, et qu'il croyait naturelles, cédèrent. C'était si fort que cela le rendit presque triste. Son cœur enfla, sa conscience augmenta.

    Alors il comprit qu'il lui avait été donné d'entendre cette musique pour faire présent aux hommes de la séraphique perfection à laquelle des notes justement accordées peuvent atteindre. Il pouvait produire, lui, ces suspensions, ces pauses que cèlent des souffles secrets. Il pouvait être la grâce ordonnatrice des sons.

    Sans comprendre comment ni pourquoi, il se réveilla soudain parmi ceux de son espèce, sur la branche d'où il avait pris essor cette nuit-là.

    Il transmit aux membres de sa tribu tout le savoir qui lui avait été fraîchement révélé. S'y intéressa une minorité, essentiellement constituée de ceux des paons qui, la nuit, juchés dans les branchages, écoutent le jeu des arbres et du vent.

    Depuis, chaque paon, s'il le veut intensément, peut lier et détacher et recomposer, tous les éléments d'une œuvre  musicale de son choix. Lorsque, enfin, il maitrise absolument son art, mais alors seulement, il impose sa magie silencieuse à tous les exécutants du morceau qu'il s'est approprié.

    Il est devenu la musique suprême : le silence. En fermant les yeux, il sert la musique, et ses interprètes lui obéissent, toujours et partout. On dit que ces paons-là connaissent le bonheur et la compassion

    Paon ?Ils détiennent la clef du monde, ce sont nos semblables.

    Sachons reconnaître l'inaudible battement de leurs ailes, dans toutes les salles de concert, dans chaque opéra, et toutes les fois que des hommes se rencontrent pour des notes s'assemblent.

    La voix, certes, manifeste de l'intelligence dans le langage. Elle peut être la lumière et la vérité de l'être. Par la musique et le chant, devenir sa plus féconde et sa plus pure manifestation.

    Or, la vérité du paon n'est ni dans sa splendeur extérieure sans mérite, ni dans le trouble éraillé de sa parole. Le plus profond accord qu'il ait éprouvé et qu'il nous lègue comme un devenir, est fait de la texture de son silence.

    Voilà ce que, mon cher naturaliste, tu ne verras jamais sous une lentille de microscope. Et pourtant, c'est là tout ce qui m'importe.


  • Commentaires

    1
    frida
    Mercredi 28 Janvier 2009 à 10:49
    image
    bonjour d'ou vient cette image de l'homme devant l'arbre? est elle libre de droit?
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