• Lettre pas (encore) envoyée

    Paroles fraternelles

    Tissot, 1898, Caïn menant Abel à la mort (au moins de leur relation)

     

    Cher Caïn,

    Je devais avoir un peu plus de dix-huit ans. C'est le soir et nous sommes, ta femme toi et moi, assis au petit chalet dans la chambre donnant plein est. Il s'agit de me faire comprendre que la relation que j'ai avec toi n'est pas saine, que nous sommes trop proches.

    J'insiste pour la maintenir, mais vos avis sont faits. Je dois comprendre que ton couple ne peut se développer normalement avec une relation trop profonde, entre toi et moi.

    Je me rappelle l'obscurité qui s'épaissit, la larme sur ma joue, ainsi que le sentiment de détresse et d'incompréhension, qui m'envahit. J'ai mis des années à seulement pouvoir y penser.

    C'est là le dernier moment fort qui nous concerne et dont je me souvienne. Il y a eu dans les mois qui ont suivi, une ou deux autres occasions qui ont confirmé, dans ma mémoire, cette volonté de me tenir à distance.

    Trente ans durant, hormis quelques rituels obligés - genre Noël - je ne nous vois réunis que pour traiter de questions relatives à la santé de nos parents, de gestion financière ou de biens.<?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p> </o:p>

    Au prix de certains efforts, probablement mutuels, ces rencontres ont généralement été acceptables. Encore que, la plupart des images de toi qui me reviennent sont celles d'un frère suffisant, attendant que l'on s'adapte à ses humeurs, rigolard, et ostensiblement indifférent.

    Il n'était alors pas question que tu concèdes de parler de ce que tu, nos parents, ni surtout moi, pouvions vivre ou penser, mais de rester parfois dans de lourds silences et le plus souvent dans l'anodin, afin de suivre une ou deux fois par an, une obligation formelle. Or, pour échanger, il faut être deux.

    Ces souvenirs ne me font plus souffrir car trop de temps m'en sépare, et je ne les mentionne pas ici pour te les reprocher. Je ne les invoque que pour te dire qu'en ce qui me concerne, notre relation est morte et m'est devenue insignifiante. Je ne désire ni ne vois comment changer cela.

    Lors de notre dernière discussion, fort loyal, tu m'as dit que maintenant que maman est décédée, nous allions pouvoir renouer plus facilement. Or, j'ai l'impression que ta motivation n'était pas de comprendre ce qui s'est passé entre nous, ni de t'enquérir de mon sentiment sur tout cela.

    En somme, il me semble que ce n'est pas avec moi que tu veux avoir une explication, mais plutôt vis-à vis de tes fils ; et je ne vois pas en quoi cela me concerne.

    C'est sans rancune, en considérant simplement ce que je ressens, que je termine en te disant que j'ai beau me gratter le crâne, mais ne trouve ni raison, ni envie, de te revoir.

    Signé

    Abel de Brillar


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