• Rimbaud, Harar, 1883

     

    Les Bouddhistes m'ont montré mon ego sous mon ego, mais avec toi c'est impérieux, urgent : on ne peut pas le supporter et tu le dis quand même. Salaud !

    Des fois, rien qu'une toute petite meute de mots : vain d'essayer de dormir avec tes « Un soir, j'ai assis <?xml:namespace prefix = st1 ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:smarttags" /><st1:PersonName w:st="on" ProductID="la Beauté">la Beauté</st1:PersonName> sur mes genoux. - Et je l'ai trouvée amère. » ou pire « En effet ils furent rois toute une matinée ». Merde, y faut que j'le dise, chier : archange de merde tu m'emmerdes !

    Et c'est que t'as 18 ou 19 ans pour me taper comme ça ! Tu agrippes ma vie, elle est parterre et tu me la fais voir. De la poussière d'individu, avec le magnifique dessous, impossible, mien pourtant.

    T'as vu après, hein : pas assez de fric, jamais posé, et en plus tu bazardes les diamants de tes incunables avec un « tout ça, c'était mes ratures ». Irréversible, superbement tu craches sur ton superbe. Tu te refuses rien !

    Ta ligne brisée de vie, on n'en a rien à foutre. Et puis, il est possible de la dire « ligne », alors il y a Charleville, Bruxelles, Harar, Marseille, un début, un oracle, une cassure et une fin, avec plein de lieux et d'explications entre les deux bouts. Ou alors « brisée » et je ne sais plus si l'amputation de ton vieux genou n'a vraiment rien à voir avec l'enfer de ta jeune saison.

    Bouquiner peut tuer.


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  • La Nuit de Salammbô, Pierre Noel, 1931

     

    Après le Voyage au centre de la Terre (11 juin) et La Rôtisserie de la Reine Pédauque (21 juin), c'est à Salammbô[1] que je désire faire allusion ici.

    A dire vrai, ce n'est pas précisément le troisième livre auquel je m'attaque dans mes jeunes années, mais à peu près. Surtout, cette expérience diffère des précédentes en cela qu'elle m'engage à une nouvelle façon de lire - moins primesautière.

    Qu'on en juge : d'une part je suis prévenu de la marotte qu'avait Flaubert de passer ses manuscrits au gueuloir et d'autre part du fait que l'écrivain-chercheur a réuni une documentation colossale afin d'y édifier sa somptueuse épopée.

    Pour corser la tâche, mon exemplaire - ayant lui aussi appartenu à mon grand'père (cf. le 21.06) - présente un dossier sur la controverse avec Sainte-Beuve, qui avait éclaté à sa sortie. Et mes parents attendent que nous en parlions lorsque je l'aurai terminé.

    Aussi, dès la fameuse phrase-seuil (qu'un de mes oncles me cite de mémoire lorsque je lui apprends que j'ai commencé ce roman) : « C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar » : je m'applique et j'apprends - ici, ce que signifie « incipit ».

    C'est donc les sens et l'esprit critique aux aguets que je traverse cette guerre inexpiable menée contre Carthage par des mercenaires impayés, mêlée à la passion fatale de Mâtho, chef des rebelles, et de Salammbô, fille du général carthaginois Hamilcar ainsi que prêtresse de la déesse Tanit.

    Il n'en demeure pas moins que la veine lourdement dépaysante du péplum, analogue à celle du Quo vadis d'Henryk Sienkiewicz - que je lirai, dans la même collection, bien plus tard - parvient à retenir l'essentiel de mon intérêt.

    Si mon plaisir à suivre les personnages et leurs aventures se trouve un brin atténué, j'entrevois cependant - plus que je n'éprouve encore réellement - les satisfactions, remises en question et perspectives, que suscite l'approche informée d'un texte.Lecture, Marlo, 2006.

    <?xml:namespace prefix = v ns = "urn:schemas-microsoft-com:vml" /><v:shape id=_x0000_s1026 o:allowoverlap="f" alt="Lecture, Marlo, s.d." type="#_x0000_t75"></v:shape>Désormais, je ne me départirai plus guère de ce scrupule à m'enquérir des intentions de l'auteur, polémiques suscitées par les parutions successives, rôle de l'œuvre dans l'histoire de la culture, avis de mes contemporains... Bref, d'un appareil critique qui me permette d'aborder une création quelconque en m'aidant à en repérer les principaux enjeux.

    L'intronisation flaubertienne, doublée de recommandations paternelles, a laissé une empreinte durable. Cette approche à tendance holistique, dont l'effort doit me garantir de la naïveté et m'ouvrir à la substance même des choses, sera pour longtemps la mienne.

    A l'heure qu'il est, parmi mes indénombrables bouquins, il y a 176 volumes de la Pléiade. Chacun contient sa thèse d'Etat, et je les ai presque toutes méthodiquement arpentées.

    Ce n'est plus le cas actuellement, mais il n'y a pas si longtemps encore, il m'est arrivé de renoncer à certaines lectures, uniquement parce que je ne trouvais pas d'édition assez critique à mon goût. Oui, je me soigne, merci !



    [1] Au titre de son actualité, il me faut signaler un site avec monde virtuel, parallèle, qui se nomme "Projet Salammbô" : La Micronation Salammbô est très particulière : basée profondément sur les pratiques « narrativistes », elle tient à la fois du roman en ligne et de la communauté de joueurs. Qu'est-ce que Flaubert vient faire là dedans ? L'idée de base qui accoucha finalement de l'île de Salammbô (la micronation) est le désir de se plonger plus profondément que jamais dans ce roman. Se faire plaisir en le parcourant à nouveau, en le retravaillant, en le redécouvrant de l'intérieur, voilà ce qui motiva la création de l'île de Salammbô.

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  •  La rôtisserie de la reine Pédauque

    Je poursuis ici ton invitation, ami Alain[1], à discuter des premiers livres de mon enfance. Après Jules Vernes, je vais évoquer Anatole France - qui, comme tu le sais, se retrouve dans A la recherche du temps perdu de ton cher Proust, sous les traits de M  Bergotte.

    Mon deuxième plongeon parmi les lettres, aussi enfiévré que le premier, se fera grâce à la Rôtisserie de la reine Pédauque, dans une antique édition de mon grand'père - prof de français et d'anglais.

    Sa folie gaie, son anarchisme bienveillant et la pétulance voltairienne qu'il met à jouer avec les idées établies, pour les éreinter, m'y ont converti aux fêtes de l'esprit - qui ne sont pas toutes vaines.

    Son goût épicurien pour la sensualité bannissant toute vulgarité, la truculence de son rapport à la gastronomie, tout en les précisant, les formulant,  ont ouvert des appétits à l'adolescent que j'étais.

    Si être intelligent c'est comprendre, il est bien évident que personne au monde n'a jamais été plus intelligent qu'Anatole France. (Sacha Guitry)La mise en exergue de la tolérance et du désire - comme seul fondement légitime du « bien » - me libéraient  d'autres considérations et même d'un certain malaise existentiel.

    En revanche, les recherches kabbalistiques ne m'ont laissé aucun vrai souvenir. Ces brefs passages, qui sacrifient à la mode de l'occultisme de la fin du 19ème, m'ont un peu ennuyé ; à moins que je ne les aie simplement pas compris.

    Reste que j'ai particulièrement apprécié les enseignements que le sceptique Jérôme Coignard (qui deviendra le « rôle-titre » d'un autre livre, non moins stimulant, du même auteur) a instillés, en échange du gîte et du couvert à Jacques Tournebroche, et incidemment à moi-même, car d'érudites considérations s'y mêlent intimement à Eros et Thanatos.

    Non, il n'y a rien de poussiéreux dans l' ensemble de l'œuvre, dont le style ensorcelant, limpide, doctement facétieux, en fait une sorte de fraîche fontaine, où il fait bon se ressourcer.

    Cet été je lis, enfin, Les Dieux ont soif. Miam !



    [1] Chapitre 7, page 81, je retrouve cette annotation qui devrait t'intéresser : « ... j'ai vu, dans le Valais, des pâtres qui, ne se nourrissant que de lait caillé, perdent leurs dents de bonne heure ; quelques-uns d'entre eux n'en ont jamais eu »

     


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  •  

    Oui, dans cette éditionL'enseignement du début du secondaire me pousse vivement à lire. Mon père, passionné de littérature, m'y encourage de plus en plus instamment. L'image que j'ai de moi, celle d'un intellectuel, m'y incite impérieusement. Mais voilà : je ne lis pas ! L'exercice me semble insurmontable.

    Je me sens honteux, incohérent, mais en même temps mets une certaine fierté à résister à toutes ces exhortations.

    Vers treize ans, assis sur un canapé brun claire, seul, je n'ai rien à faire. Il est environ 13h, c'est dimanche - oui, je me souviens de tout.

    J'étends la main, prends un livre dans un petit meuble se trouvant juste à côté de moi et, comme je le fais de temps à autre, le regarde, le palpe. C'est le Voyage au centre de la Terre de Jules Vernes, dans la bibliothèque verte, (eh non : pas chez Hetzel), avec quelques illustrations au style années cinquante, que je n'aime pas.

    Pour distraire mon ennui, j'en survole des passages afin de vérifier que cette littérature destinée aux adolescents ne peut pas m'intéresser.

    L'impensable se produit alors et je ne le lâche plus, allumant la lumière de la grande lampe qui se trouve à côté de Illustration, par Riou, d'un combat entre un ichtyosaure et un plésiosaure.moi lorsque le soir tombe, pour continuer à le dévorer. En tournant les pages, je suis bouleversé par la puissance de cette chose que je croyais morte : du papier et de l'encre.

    J'ai le sentiment que les feuilles expulsent vers moi un flot d'images, d'émotions, de réflexions, comme une sorte de projecteur dont mon visage - ou mon cerveau - serait l'écran.

    Je suis stupéfait de ma performance et surtout du fait que je ne me suis pas forcé, bien au contraire. Un livre entier, en moins d'une journée !

    Mais je ressens aussi une terrible nostalgie en réalisant que l'univers que je viens de traverser ne peut pas entrer dans la réalité. Si je partais maintenant pour l'Islande, je ne trouverais pas le cratère du Sneffels qui me permettrait de mettre mes pas dans ceux d'Axel pour pénétrer, en vrai de vrai, au centre de la Terre.

    Ce voyage extraordinaire dans les mondes connus et inconnus, roman d'initiation à la limite du mythe, met en scène des jeunes gens qui, subissant un certain nombre d'épreuves, passent de  l'enfance à l'âge adulte. Je ne pouvais mieux tomber, car sa lecture m'a conféré enfin, à moi aussi, un des attributs des adultes : lire un livre !

    Je conçois alors que la lecture m'ouvre, non sans m'éprouver, Rencontre avec des créatures mi-homme, mi-singedes perspectives jusque-là inaccessibles, inattendues, dont je ne maîtrise pas les effets.

    Aujourd'hui encore, chaque fois que je vais m'attaquer à un nouveau texte, je ressens cette sorte de petit nœud à l'estomac, de léger mouvement de recul.

    Je sais que chaque bouquin, au moins en un passage, risque de me toucher si profondément que je réévaluerai des pans entiers de mon existence et que, pendant un certain temps, j'en serai accablé.

    Certes, la culture permet d'accroître sa conscience du monde et de soi-même, mais cela ne se fait pas que en y trouvant  du plaisir. Je vérifierai encore maintes fois que la force des oeuvres apparaît lorsqu'elles nous ébranlent, rudement.


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  • de Hitonari Tsuji

    Le Bouddha Blanc
    J'y ai lu un portrait étonnamment contrasté d'une sensibilité du Japon moderne : d'une part une grande tolérance, la douceur du bouddhisme, et de l'autre une violence toujours prête à surgir (gamins machos et cruels, société en guerre, faillite, modernisation, culpabilité, etc.)


    L'érotisme juvénile des personnages, cru et torride, s'effiloche après l'adolescence. Le couple d'adultes est surtout lié par les réminiscences, et étrangement par l'omniprésence de la mort.

    Le trépas des individus, lorsqu'il se produit, contraint les survivants à prendre conscience de la réalité présente, certes, mais plus fondamentalement de la disparition des générations passées, qui se révèlent néanmoins contemporaines, notamment par les nombreuses impressions de « déjà vu », qui nouent les existences actuelles aux vies antérieures.

    Le style me semble parfois un peu plat (et le recours aux images genre « manga » peu novateur, quoiqu'efficace), la narration invariablement linéaire et les idées pas toujours approfondies.

    Il ne se dégage pas moins de ces pages une sorte de poésie à la fois morbide et mystique, des annotations précises et poignantes, ainsi qu'une réflexion limpide sur nos illusions.
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    PS. La quatrième de couverture me semble particulièrement discutable. Dans ses 16 courtes lignes, je vois deux erreurs :

    1.      Si la métempsychose existe, hypothèse retenue par Hitonari Tsuji pour ce roman, alors les âmes n'errent pas, mais se réincarnent.

    2.      Le Bouddha blanc ne me semble aucunement symboliser une promesse de « se revoir dans l'autre monde », mais une reconnaissance respectueuse de l'illusion de la vie des individus, et plus particulièrement, par leurs cendres, de tous les morts du village de Minoru Eguchi - dont Otowa - qui se trouvent réunis en une sorte d'égalité originelle, laquelle nous concerne tous.

     


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