• Toute ma vie, j'en ai eu une autre

    Toute ma vie, j'en ai eu une autre

    Il y a bien des façons de séquestrer un homme. La meilleure est de s'arranger pour qu'il se séquestre lui-même.

    Sartre (Les séquestrés d'Altona)

     

    Toute ma vie, j'en ai eu une autre, en pointillé. Tracée à l'encre sympathique, je peux l'ignorer et me vouer aux occupations de ma vie réelle. Mais il y a des moments où l'encre s'épaissit et la ligne voilée devient plus sensible.

    Elle dessine un possible délaissé, une dérobade répétée. Ce n'est toutefois pas une souffrance, tout au plus une conscience fêlée.

    D'une manière générale, il me semble que mon intelligence et ma sensibilité, souvent exacerbées, plongent leurs racines dans le caractère ambigu de ma personne. Mal à l'aise par nature car ambivalent et distant de moi-même, prompt à me décentrer, j'apprécie de concevoir la complexité des autres et du monde.

    Vers la vacuitéLorsque je compris que les désirs et l'ego se pèlent comme les oignons et qu'au bout, il n'y a rien, je vis que les deux pôles de mon être retrouvaient enfin leur unité originelle en se confondant dans cette vacuité.

    Cela m'occupa des années, pendant lesquelles je ne percevais, in fine, les passions humaines, les constructions intellectuelles et même les arts que comme des défis pernicieux et chimériques, dont je m'amusais à suivre les ravages en moi-même et tout individu passant à ma portée.

    Me plaisant à éplucher ma propre personne et l'aventure du monde pour en atteindre la nullité qui fait leur essence, je constatai chemin faisant que mon application produisait de réels contrecoups et que mon être s'y est en effet érodé. Elevé en bon protestant sous la bannière aussi austère qu'éclatante du janséniste « le moi est haïssable », j'ajoute qu'il n'est de surcroît qu'un phénomène de surface, en fait illusoire.

    à l'exception de moments où je suis immergé dans un groupe ou dans la compagnie de quelques personnes, c'est-à-dire la plupart du temps, mon équanimité et ma lucidité semblent progresser dans des durées et étendues hors de toute mesure commune.

    Ne comprenant pas bien pourquoi je ne rencontre pour ainsi dire jamais d'attrait pour la sagesse dans mes semblables, de mise en perspective de leurs propres vies, je n'arrive plus à vraiment partager et m'isole davantage.

    Ma sexualité de divorcé connaît de durables traversées du désert, jalonnées de rares et prolongés débordements qui peuvent durer quelques jours. Les abus mélangés de la table, de l'alcool, du tabac et de jeunes filles mercenaires me laissaient détruit, agonisant à deux doigts de ce néant que je sais être ma seule vraie définition. Sans regret ni vanité, j'attends alors que mes forces reviennent afin de me couler à nouveau dans mes occupations ordinaires.

    La désaffection progressive de tout ce qui fait une existence m'étant devenue naturelle, je suis frappé de remarquer que de petites préférences, comme faire plaisir ou non, vivre ou mourir, être digne ou méprisable, suffisent à me faire agir quand même.

    Mes habitudes, mes « presque rien » et « je ne sais quoi » personnels, se produisant dans le quasi-vide de mon être, ils pallient de vrais motifs d'entreprendre quelque chose et peuvent me faire manifester des actes et des volontés qui paraissent, vus par les personnes de mon entourage, comme solidement pourvus de causes et intentions.

    Je m'explique tout d'abord cette méprise d'autrui à mon endroit par le recours naïf aux lieux communs ou à l'inclination qu'ont les gens à projeter leur propre mode de fonctionnement pour s'expliquer celui des autres.

    Un peu comme préjuger qu'un individu qui commande une tisane dans un tea-room a soif, trompe son ennui ou souhaite se réchauffer, alors qu'il cherche par ce breuvage à provoquer la remontée du souvenir des madeleines de son enfance, voire à uniquement assumer son rôle de client et ne la boira pas.

    Le plus souvent, je suis devenu ténu, disponible à toute sorte de motivations, mais de moins en moins apte à trouver de justification dans quelqu'activité que ce soit. Je cherche dans les plis superposés de mon passé des preuves que j'ai été chargé, moi aussi, d'exigences et de désirs avides, ne serait-ce que pour y puiser le goût d'écrire.

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