• Un peu d'Inde

    Un peu d'Inde

     

    I.     Journal

    Une tradition hôtelière coloniale

     

     

    Le 23 juillet - Delhi, l'Impérial

     

    Il y a, ici, l'Europe de nos parents et grands-parents (à l'anglaise).

    Le personnel est pléthorique et (donc ?) inefficace.

    Delhi, maintenant, en particulier, ne m'intéresse pas.

     

     

      Le 25 juillet - Bénarès, le Taj

    A Bénarès, on doit pouvoir mourir de bonheur fondu. Tout sans cesse reflète l'essentiel... comme une odeur. Non pas l'harmonie (du tout), plutôt le chaos de la vie qui est pulsions anarchiques et non-sensées.

    La chaleur, la « languidité »[1] invitent les indiens à renoncer au superficiel, et leur niveau de vie, au superflu.

    <?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p>  </o:p>Le 26 juillet

    Je n'ai pas de facilité à éclairer ce qui était timide en moi, mais qui se légitime, s'ensoleille et se normalise. Cet ordre dans le désordre, tous deux admis, vaut mieux que le nôtre, car on s'y accroît. Des zones latentes s'irriguent, s'avivent.

    Les mots me sont assez inutiles, immense avantage d'être seul, non préoccupé de communiquer.

    Rien de spécial. Ni illumination ni transfiguration : un accroissement légitime, quelque chose de l'OM qui vibre universellement, plus à l'aise ici. Je suis comme une éponge humide qui manquerait encore d'eau.

    Je me fais plutôt bien à la chaleur. Santé étonnamment parfaite, je dors peu.

    Les hôtels où je suis sont l'inverse de ce qui les entoure... mais ils m'influencent peu. Ils offrent les services du confort matériel, ce qui est beaucoup... et rien.

    Je ne fais pas de photos, mais ce soir, par exemple, j'ai re-visualisé la promenade aux ghâts, durant deux heures, la conscience  minimale et l'être ouvert.

    Etre en Inde est une source pour approcher ce sous-continent. Les textes, la plastique, les paysages, les gens... en sont d'autres. N'en privilégier ni exclure aucune.

      Le 27 juillet

    Rien à ajouter.

      Le 28 juillet

    En me regardant dans un miroir, j'ai très bien vu qu'il y avait une tête d'homme.

    Bénarès : une fin du monde permanente, en directe et pas tragique du tout : l'omphalos.

    Mon orthographe vacille plus que d'habitude et le démon grammaire devient revêche. Bof... Fatigué aujourd'hui, je reste à l'hôtel : bouquins, bain, flemme.

    Je dors ou veille n'importe quand, selon les besoins.

    Je viens de constater avoir perdu deux pages de ce texte ! Gardé à la place un insipide brouillon des 25 et 26 courant ! Shiva les a prises... C'est bizarre, je trouvais ces deux pages vraiment bien, les ai relues deux ou trois fois... impossible de me souvenir de leur contenu ! Tombées dans le puits profond de l'oubli, ces première impressions fortes n'ont pourtant rien laissé d'apparent.

      Le 29 juillet

    Je suis souvent renvoyé à mon identité d'occidental francophone. Nous avons pris de la distance avec nos classiques, à force de les traiter, étudier, commenter... Nous abordons Montaigne, Kant, les grecs et latins plus comme des témoins d'eux-mêmes ou d'une époque, que comme les explorateurs du monde et de nous même.

    Au contraire, ce sous-continent nous invite à une contemporanéité immédiate avec les réalités connnues dès l'antiquité. L'Inde traditionnelle est une sorte d'Empire Romain, qui aurait réussi à se maintenir.

    J'aime regarder les programmes TV pour enfants. On leur explique le sens des gestes des danses, etc., pour qu'ils apprennent. J'essaie d'en faire autant.

      Le 30 juillet

    Il est 9 heures du matin, je reviens d'être allé acheter un parapluie. Déjà je trouve les rues de Vârânasî moins étranges... presque normales.

      Le 31 juillet

    Tout va parfaitement. Ai été fatigué et un peu de diarrhée le 27, le 28 mieux, depuis parfait. Je dors 9/10 heures comme un bébé.

    Visite du temple népalais au bord des ghâts. Le courant est si fort sur Ganga, que trois hommes à ramer suffisent tout juste pour le remonter.

    Il n'y a rien (exceptés une calculatrice pour trouver le prix des choses, et le dico français-anglais-français qui me sert à commander à manger) dans mes bagages, que j'aie choisi : Lhakpa ([2]), Myriam, Anne-Marie, ma mère et même Anne pour un bouquin, ont décidé de tout.

    Dire ici : « I like this contry », provoque le plus souvent un silence qui a bien l'air de dire : « vous faites comme vous voulez ». Sympathique et énorme différence d'avec le nationalisme sourcilleux des africains et latino-américains... Les indiens rouspètent facilement contre leur administration, les retards, leur pays, attendant sans arrière pensée qu'on les approuve... comme une odeur d'objectivité.

    Même si je reste tout une journée à l'hôtel, je prends deux bains par jour, sans quoi les indiens me feraient honte... ils se lavent eux-mêmes, l'un l'autre, leurs objets, leurs habits, leur maison, parterre, tout le temps.

    Se baigner dans le Gange à Bénarès purifie de tous les péchés. L'incinération (500 par jour) sur les ghâts libère du cycle des réincarnations. Il y a un bébé long comme deux mains dans un suaire tâché de sang qu'une femme mène d'un pas leste à la crémation (mort cette nuit), des serpents à caresser.

    Trois chèvres me sautent dans les jambes pour me dépasser sur des marches.

    Des mendiants de toutes sortes regardent des enfants nus des deux sexes qui se baignent dans une Ganga couleur lisier : la vraie vie, antique, sans fards ni cellophane.

    Comme on respire bien : les effluves des morts et le regard des femmes semblent vrais.

    Un chien déboule soudain en direction de la barque et s'arrête lamentablement après quelques mètres, chevilles dans l'eau, avec son air malade.

    Il est pitoyable, comme presque tous les animaux d'ici. Les bateliers rient, moi de même. Il espérait attraper quelque chose, il a faim, il essaie de se débrouiller... j'allais dire : comme tout le monde.

    La réception de l'hôtel, ni la banque qu'il renferme, n'arrivent à m'alimenter en petite monnaie : 1, 2, 5 roupies, qui pourtant sont la nécessité pluriquotidienne des bakchichs et de la rue. Les clients ne mettent sans doute les pieds dans cette dernière qu'en se bouchant le nez, et rarement. Ils font des photos et des vidéos (surtout s'ils sont japonais) jusqu'à indigestion, incluse.

      Le 1er août

    Levé à 9 heures, départ à 10 pour visiter une maison de Mère Térésa : fous, poliomyélitiques, impaludés, orphelins, vieux abandonnés, gangrenés auxquels on a amputé des membres putréfiés et pleins de vers... et la mère supérieure, comme elle le devait : sereine, nonchalante, souriante, donnant son temps à chacune et chacun.

    Puis visite d'une école... réunion des maîtres qui ont 60 élèves par classe, pour 40 de prévus : ils protestent.

    Ensuite, l'autre maison de mère Térésa. Un  petit orphelinat : presque tous malades ou fous. Sa mère supérieure à mon arrivée : « It lookds strange to see a rich man coming to visit our children ».

    Piscine du Taj.Retour à l'hôtel : deux whiskys au bar, longue discussion avec le serveur sur le mariage, la foi, la tradition, Dieu et les dieux. Puis quelques brasses dans la piscine dont l'eau est refroidie et purifiée. Il est 16 h, je suis dans ma chambre... pleine de fleurs partout (jusque dans la salle de bain). Je vais regarder la TV, on y donne un Rocky.

    Ca a pris sept jours, mais depuis hier, je ne peux pas entrer dans la salle à manger, le bar, aller à la réception, sans que les garçons ou managers ne me « sautent dessus » pour parler des conditions de vie, des coutumes, citer Martin Luther King, la Bible, etc.

    Est-ce l'identité indienne ou de croiser la faune internationale, ou les deux, qui leur fait venir tant d'idées intéressantes, de points de vue originaux, sincères ? J'opte pour le vieux fonds indo-européen, façon agora.

      Le 2 août

    Ce matin, comme depuis quatre jours, je ne peux pas aller voir les plantations de fleurs utilisées pour les fêtes : la crue de Ganga l'interdit. Le taxi m'emmène donc vers d'autres jardins floraux, aux limites de la ville. Là où ils se trouvaient, vivent des familles de pauvres, dans 30 mètre cubes de masure, chacune bâtie de terre ou de bouse de vache.

    En bordure de cette désolation grise, s'élèvent ou se construisent plein de maisons en brique. Les fleurs ont été remplacées par les bicoques du malheur, à leur tour supplantées par le grignotage des excroissances urbaines. La ville dépasse tout et déborde sans cesse sur les zones intermédiaires de la misère, annonçant une campagne de plus en plus lointaine.

    <o:p>  </o:p>Le 3 août

    Avion, waiting-list... Delhi, l'Impérial.

      Le 4 août

    Jammu, capitale d'hiver du temps de l'Empire britanniqueDelhi-Agra : mousson : impossible se poser, retournons à Delhi, puis Amritsar (fouille) - Jammu, pour m'installer à l'hôtel Ashoka.

    Visite, dans la périphérie de Jammu, d'un château anglais du début du 19ème siècle, probablement.

    Tous ses éléments - même les bouches d'égout qui l'entourent - viennent de Londres.

    Lorsque les ouvriers eurent fini le manoir, le maître des lieux leur fit couper les mains, pour qu'ils ne puissent utiliser ailleurs le savoir-faire britannique qu'ils avaient acquis.

    Aujourd'hui, les indiens aiment regarder les singes irrespectueux qui ont fait du monument - devenu musée - leur lieu de prédilection.

    Je suis allé, sur une colline de la proche banlieue de la ville, dans un petit temple hindou. Là j'ai dû sacrifier au rituel et y boire l'eau du dieu offerte à ses pèlerins. Liquide répugnant, sans doute infecté... le moyen de faire autrement ? L'autruche que je suis ne s'en porte que... plus saintement.

    Le conducteur du taxi est intéressé par la politique... on parle, on parle (en y repensant, tous les mots dits tiendraient en cent lignes).

    Terrasse de l'Ashok d'où je vois des collines et rêvasse au «Whocares»Les hôtels de luxe ont des airs de catafalque, car pour éviter la chaleur, on s'y renferme derrière des murs épais de plusieurs pieds, fenêtres closes.

    Or, ici, le climat légèrement plus doux permet que le bar ait une baie vitrée, et même une terrasse, donnant sur la piscine. L'on peut y dîner, ou y prendre le café, une fois le soleil couché.

    Il est 22 h, je viens de rentrer et écris ces lignes dans ma chambre. Je suis épuisé, mais j'ai revu un peu du panorama de l'univers : des collines au loin, le ciel, l'évolution des nuages, et surtout la lune, grande amie... ahhhhh, je sors de prison ! La nature a des splendeurs à nulle autre pareille... truisme vécu.

    Pourtant j'avais visité le Tchad, fait un diplôme en étude du développement, descendu le Nil... comme j'ai mis du temps à vraiment m'en convaincre: l'aide au développement n'est que l'expression, stricto sensu, de nos intérêts ou de la mauvaise conscience de l'Occident - le plus souvent d'origine médiatique.

    Les populations des pays de ce qu'il était convenu d'appeler le tiers monde s'en sortiront (l'Inde) ou pas (le Tchad), seules. Reste l'aide immédiate pour soulager ponctuellement, partialement, un petit peu de souffrance. En écrivant ces lignes, une vie disparaît ici, à Jammu, pour cause de faim.... Ne valait-elle pas les autres ?

    En buvant mon café, me sont venues quatre ou cinq sensations/idées impérissables, qui devraient figurer ci-dessous.... Chacune à son tour a fondu. C'est la faute au « Whocares » ([3]). Il s'agit d'un bel oiseau que je connais bien. Il s'appelle ainsi par onomatopée, selon son cri : un hululement assez grave. Ici, il a du ventre et de la nonchalance. Il a toujours raison. Lui résistent un peu, par moment, la silhouette des jeunes femmes et quelques dieux dans le ciel... mais cela est seulement dû à l'inadvertance de ce paresseux volatil.

    Si je parle trois quart d'heure par jour, c'est un maximum. Mais chaque fois il s'agit soit d'informations utiles à échanger, soit du fond des choses. Tout ce silence est un bienfait.

    Il y a une certitude que j'ai acquise, quand même (et qui n'allait pas de soi) : je suis un être humain.

      Le 5 août

    Long article dans le Kashmir Times sur la manie du curfew. Pour un oui ou un non, il est décrété et le couvre feu est bientôt l'état normal de la région. Pas un jour sans son lot de morts politiques. Le soir, les garçons rentrent chez eux et seuls quelque uns, vivant tout près de l'hôtel, assurent un service de nuit très minimum.

    Je comprends maintenant l'étonnement des agents d'Indian Air Lines de me voir avec un billet pour Jammu : « Do you really want to fly to this place ? », ou d'autres voyageurs qui ne croyaient pas possible de s'y rendre (« restrected area, isn't it ? »). A l'aéroport, nous sommes quatre seulement à descendre ici et je suis le seul occidental : 80% de touristes en moins que l'année passée, m'apprend l'unique taxi.

    Je ne souhaite nullement, en consignant mes observations dans cet espèce de « journal » de mon voyage en Inde, être approuvé ni réfuté. Mais en l'écrivant, parfois, j'aimerais bien savoir s'il y a des résonances possibles ?

      Le 6 août, Dharamsala

    7h30 de taxi pour aller à Dharamsala. Méchant coup de soleil sur le bras gauche qui était exposé hors de la voiture. Sept contrôles militaires en chemin.

      Le 7 août

    Je change des dollars au noir, ça vaut le coup.

    Allé rencontrer le parent de Lhakpa, puis visite d'un dispensaire, ballade dans le village.

      Le 8 août

    Au Tibetan Children Village : j'arrive sans m'être annoncé, on trouve les dossiers des enfants sponsorisés par une amie et moi en quelques minutes.

    Une classe au TCVEnsuite visite du centre, de l'école, des maisons où les enfants habitent... cet orphelinat est une sorte d'idéal, simple et chaleureux. L'eau est chauffée par cellules solaires, les enfants et les lieux sont propres.

    Ma filleule est adorable et terriblement gênée. On lui a rasé la tête à cause des poux qu'elle a eus. Le petit de mon amie et les autres gosses sont plus dégourdis, sans crainte et ludiques. Ils m'assaillent, nous nous amusons bien ensemble.

    A l'hôtel ce soir, quatre sikhs m'invitent à dîner avec eux. Ils sont jeunes, bruyants et contents d'exister. Nous allons manger dans une gargote où la cuisine est chinoise. De retour on boit - ils ont une capacité étonnante, je suis enfoncé - sur la terrasse de l'hôtel. Très ivres en fin de soirée, ils m'apprennent des danses punjabi.

    Enfin nous nous séparons, mais l'un d'eux revient dans ma chambre. Rapidement je comprends qu'il a envie de coucher avec moi. Très « grand frère » je le reconduis à la porte ; il obtempère, assez lamentablement.

    <o:p>  </o:p>Le 9 août

    Le parent de Lhakpa me prend en main pour une visite marathon de Dharamsala. Il a peu de temps car il fait exécuter des travaux dans sa maison et veut en surveiller l'avancement.

    Le tour se compose comme suit : hôpital tibétain et son annexe astrologique, pharmacie traditionnelle - comme la plupart - conservatoire de médecine, bibliothèque & musée, centre d'information (impression et diffusion de divers bulletins, et documents, dans le monde entier), dont les rotatives mériteraient une place de choix en Europe dans n'importe quelle exposition sur les origines de l'imprimerie.

    Enfin une lamaserie dans laquelle des bonzes étudient. Elle comprend une sorte de salle royale qui occupe les trois quarte de l'espace, avec en surplomb sur une estrade, le trône du Dalaï-lama, qui vient souvent y enseigner et méditer.

    Les sikhs croient en l'existence d'un dieu créateur et rejettent le système des castes.Les fondements de la mystique tibétaine, de Lama Govinda, me semble le meilleur texte que j'aie lu sur le bouddhisme du Tibet, voire sur le bouddhisme tout court.

    Pour le quatrième jour de suite je suis immergé dans les autres, envahi. Le chauffeur de taxi est devenu un familier, le parent de Lhakpa vient assez fréquemment me voir.

    Le manager de l'hôtel (un ancien pilote d'air India) est aussi souvent qu'il peut avec moi dans la journée et nous passons presque tous les soirs seuls ensemble ou avec d'autres clients et le personnel de l'hôtel cherche également ma compagnie. Il y a de nouveau quatre sikhs, plus âgés que les précédents, qui m'invitent ou s'invitent pour manger, boire, discuter.

    Et tout ce monde veut me convier, qui dans son village natal, qui à continuer mon voyage avec lui... solitude et immersion dans autrui, deux versions du même oubli de moi, qui lui, reste heureusement presque tout à fait constant.

     

      Le 10 août, 23 heures

    Tout à coup, une envie incoercible d'écrire.

    Lu aujourd'hui des bouts d'Océan de sagesse du Dalaï-lama et encore du Govinda.

    Puis discuté sur la terrasse, très agréablement, avec une jeune femme italienne. C'était si doux que même le personnel en a changé de ton. Ce dernier était un peu gêné... mais il est devenu très prévenant et « gentil » lui aussi. Hélas, même elle ne restera ici que cette nuit : l'eau défaillante, les clameurs de garçons, les pannes d'électricité, la radio que des maçons népalais font tonitruer dans le chantier jouxtant l'hôtel (c'est le meilleur de Dharamsala, mais il est en construction) vont la faire fuir.

    En fait, je suis le seul client qui reste ici plus d'une nuit. Le premier soir pourtant, c'était décidé : les nuisances sont insupportables : demain je pars. Le lendemain, j'ai demandé à mon ami tibétain de trouver un autre hôtel... Il fait les démarches et cependant je domestique ma colère, éprouve le ridicule de mon égo insatisfait et... décide de rester.

    Quand je pense qu'au Taj de Bénarès j'ai sérieusement insulté le manager pour m'avoir fait attendre un whisky pendant une heure... l'homme est ondoyant, multiple et divers, disait quelqu'un, n'est-ce pas ?

    Cet hôtel m'enseigne beaucoup pour approcher tolérance et compassion. Je suis donc mieux ici, avec ces inconforts multiples, que n'importe où ailleurs. J'ai bien fait de rester !

    Pour terminer la soirée, je reviens sur la terrasse où rêvasse le factotum de l'hôtel. Il est vieux, boiteux, très modeste. Rapidement, nous nous mettons à jouer avec des papillons attirés par la lumière des lampadaires : deux gamins tout contents de communiquer sans paroles. Il sourit beaucoup, les garçons de service sont surpris et... un peu vexés d'être « moins bien traités » que ce vieil inutile. Toute à coup, j'imagine en lui mon gourou.

      Le 11 août

    Dans le miroir, j'ai aussi clairement vu l'animal en moi.

    Leçon de Dharamsala : le « Whocares » évoqué ci-dessus, est un pôle de notre être, mais reste dans le monde fini, ce qu'il y a de non-universel en nous : de l'égo sublimé. Il semble ne pas s'être remis du fait que rien ne compte, puisque « je » ne suis rien dans l'univers. Mais il ne nidifie pas là où finit l'illusion. La « voie du milieu » demande de pouvoir passer de la matière à l'absolu, et retour. Ce mouvement de l'océan à la goutte et d'elle à l'océan, infiniment déployé, est la vérité, me semble-t-il.

      Le 14 août

    J'y reviens : le « Whocares » est un peu veule quand même. Sa supériorité tient à son point de vue panoramique : il juche sur Sirius, soit ! Mais Sirius n'est pas l'infini, et en outre il serait ridicule qu'il se prenne pour le centre du monde ou un quelconque trou noir universel, car il n'y en a pas. Enfin, lui aussi n'est qu'une illusion. Simplement, quand on monte vers le Grand Miroir, il se tient quelque part au début du chemin.

    Le Temple d'or

     

    Le 15 août - Amritsar, le Mohan Internat

    L'emphase architecturale du Temple d'or, les souvenirs sanglants qui s'y rattachent et les tensions actuelles qu'il suscite, ne me laissent pas percevoir son message spirituel.

    Tout élan subtil y semble d'avance empâté et comme abêti par les entraves d'une munificence bien trop humaine.

    Des enfants faisant leurs ablutions dans la grande pièce d'eau de ce monument, m'y apparaissent presque déplacés... c'est tout dire.

    Je pars demain.

     

     

    II.     L'alambic
     

      Le 26 juillet

    La fin de toute valeur n'est-elle pas de rendre l'individu respectable ?

    L'inde patriarcale aime, montre et manifeste du respect pour ses filles et ses femmes ; ce que l'occident ne sait plus vraiment faire. Naturellement, elles y sont aussi maltraitées. Elles sont les pivots. S'ils ne fonctionnaient pas, ce ne serait pas une lubie, ni une petite affaire.

    Ce ne sont pas les minima physiologiques non assouvis qui touchent (cela se sait par cœur depuis longtemps et un peu partout), mais comment ils sont traités, perçus, sont irradiés, orientés par les strates culturelles d'il y a 4000 ans, 200 ans, d'hier et de demain.

     

    <o:p>L'Adavu se structure en trois éléments : figure de base, succession de quelques pas et attitude décorative des mains.</o:p>Le 28 juillet, 2h30 matin.

    Il n'y a rien de plus communicable, dans une culture consensuelle, que les stéréotypes. Ils y sont comme les mots. Leur arrangement, l'ordre de leur succession, fait le sens de ce qui est exprimé.

    La danse traditionnelle repose sur l'interprétation de gestes archétypiques - appelés, par exemple, Adavus dans le Sud de l'Inde.

    Tout comme l'enchaînement de ces unités chorégraphiques rituelles compose l'ensemble d'une représentation, dans la vie quotidienne : la suite périodique des mimiques est un discours.

    Ne pas confondre le point de départ avec celui d'arrivée, même si le chemin forme un cercle  - ou une spirale.

    La naïveté des débuts est certes semblable à la vacuité du bout du chemin, mais toute l'étendue de la progression, justement, les sépare.

    Je commence à penser : bête comme une description qui se veut le reflet de celui qui regarde. User de ce moyen a La vacuité du bout du chemin.quelque chose de fuyard, d'inavoué. Si tu as  quelque chose à dire : parle !

    Le bouddhisme, au fond, est une version un peu plus intellectuelle de l'hindouisme.

    Le 11 août, j'ajoute que cette remarque est presque juste, mais ne peut quand même pas faire l'affaire, car trop réductrice.

    Plutôt : le bouddhisme est comme version postérieure (avec une nuance positive) du brahmanisme dans lequel il est né, en s'y opposant.

    Bien débarrassé du pêché, il ne reste tout au pus que des erreurs, qui elles-mêmes ressemblent à des stades (nécessaires ?).

    La vérité, si le mot renvoie effectivement à un contenu, ne serait-elle tout entière que le processus d'abandon de nos errements successifs ? (De nouveau, le chemin...)

      Le 28, 16h

    Le féminisme occidental a été élaboré pour la femme, parfois contre l'homme. La société hindoue est faite pour l'homme (de préférence brahmanique), et parfois contre la femme. Ne pourrait-on, pour changer, jouer à faire comme si nous étions des êtres, simplement de temps en temps ?

    Condescendance et bienveillance engendrent des comportements très voisins ; elles reposent cependant sur des motivations qu'un océan sépare. Regardez, par exemple, quelqu'un faire la charité : comment apprécier son geste ?

    Le succès de ce que l'on peut entreprendre n'est pas si fragile que ça, mais plutôt très improbable au départ.

      Le 29

    Il n'y a guère qu'en philosophie que l'occident admet que les œuvres d'hier ne soient pas dépassées (il en est moins certain pour les arts) : la portion est congrue et le regard court.

    Les indiens de la rue sont le plus souvent d'un physique sec, comme leurs représentations du monde et l'anglais qu'ils parlent. Pas d'extension immodérée de soi, le moelleux a fondu, ou n'a pas lieu d'être.

    L'hindouisme fait du Bouddha un avatar raté de Vishnou, montrant par là une sorte d'humour ironique que la réduction islamique du Christ, qu'opère le coran, à un simple prophète de seconde zone, ne sait atteindre.

    Les sciences sociales et la psychanalyse sont des manipulateurs et découvreurs du matériel humain, des instances ludiques qui bornent leurs perceptions et activités en définissant leurs jeux. Or, le jeu est indéfinissable et peut-être même, n'en est-il pas un.

    Les divinités, leurs énergies, sont mêlées à la vie quotidienne, qui elle, est faite de la nécessité de manger et de travailler.

      Le 30 juillet

    L'Inde, matériellement, va s'en sortir, cela est un fait. Mais qui sait, peut-être y aura-t-on un peu moins de foi ?

    L'Inde produit plus de 950 films par an.Pourvu que l'Inde échappe à l'asepsie ! Qu'elle se déplace et mange plus à l'aise, cela est en train. Reste à espérer qu'au bout elle ne tourne pas à la japonaiserie mesquine. Peut-être sa diversité l'en préservera-t-elle ?

    Puisse dans les siècles à venir, l'Inde infuser largement dans le monde et non le monde ratatiner cette civilisation !

    Notre sens de la mesure en toute chose est écœurant. Les bornes nous serrent de trop près. Les comportements doivent certes être régulés, mais nous les emprisonnons.

    Il semble que la violence ici comme partout (à l'exception du chiisme islamique ?), ne puisse être imputée au religieux ni à la culture. Tout au plus peut-elle réussir, dans certaines circonstances, à les manipuler ; mais elle apparaît d'avantage en dépit d'eux, contre eux.

    Il me revient que nous avons 99,9% de gènes communs avec le chimpanzé et je crois 97% avec le lapin : tout se joue à la marge... qui n'est qu'une marge.

    On peut constater que l'Inde est autant une démocratie que les pays d'Europe ou d'ailleurs, par son cinéma. Les puissants, les riches et même la police y sont dénoncés dans leur désir de pouvoir, d'argent et de jouissance, violemment. Et la salle applaudit, trépigne presque, avide de ces réquisitoires.

      Le 5 août

    Si un psychologue et un sociologue rencontraient un martien, je redoute que l'image qu'il emporterait de nous ne soit un peu limitée et assez confuse. Peut-être certains mythes pluri-sémiques, ou regarder un enfant qui joue, lui en diraient-ils plus long.

      Le 9 août

    Indiens, bouddhistes et sikhs sont bien obligés de se tolérer, se supporter dans l'existence quotidienne, mais ne s'intéressent franchement pas les uns aux autres : une quasi-indifférence teintée d'hostilités anciennes et ritualisées.

      Le 10 août

    Kant et Sartre sont dans le bouddhisme ; lisez Lama Govinda et vous verrez.

    Il y a quand même quelque chose de choquant dans le bouddhisme : les pierres - sinon précieuses et symboliquement - lui semblent inutiles. Sa compassion et son attention s'arrêtent au vivant. Les zones minérales sont peu explorées : dommage.

    Les hommes sont souvent assez simples : leur tranquillité, l'argent et pouvoir commander semblent les occuper tout entiers. Ils aiment présenter cette vitrine d'eux-mêmes. Je préfère ma part féminine.

    On peut se demander si l'interruption de ses études par le Dalaï-lama, alors qu'il n'avait que 16 ans - pour cause de chinoiseries - n'explique pas parfois son apparente extrême candeur. Les textes de Lama Govinda, Rimpoché Trungpa, par exemple, semblent plus « virils », matures ?

      Le 11 août

    La logique ne tolère et propose qu'un point de vue, finalement assez simple, sur l'être, dont les multiples dimensions ne peuvent en fait qu'être personnellement expérimentées.

      Le 12 août

    Le pape vient dire bonjour au Dalaï-lama. Ils pique-niquent avec des enfants du Tibetan Children Village... c'est pour quand !?



    [1] « Languide » se trouve chez Corneille : « Ne laisse pas mon âme impuissante et languide ». Mais si vraiment vous préférez, lisez : « langueur » au lieu du néologisme choisi.
    [2]  Ami tibétain qui défend sa cause et que je fréquente, en Suisse.
    [3] Oiseau mythique que j'invente.


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