• Une enfance protestante

    Une enfance protestante

    Nous nous rencontrons maintes et maintes fois sous mille déguisements sur les chemins de la vie.
    Carl Gustav Jung.

     

    Guillaume Farel, Jean Calvin, Théodore de Bèze et John Knox. Mur des Réformateurs par Paul Landowski (1875-1961), promenade des Bastions, Genève.Gamin, j'allais chaque semaine à l'école du dimanche calviniste, dans la vieille-ville. Les jeunes bourgeois de mon quartier y recevaient une sorte d'initiation aux vertus en même temps que de catéchisme dominical. A l'école primaire j'eus droit, une fois par semaine, à une classe de religion du même tonneau.

    Pendant la période du secondaire inférieur qui a suivi, j'ai grandi dans un enseignement plus laïc, mais continué ma sensibilisation au credo évangélique en suivant des cours d'instruction religieuse, qui ont été couronnés par ma confirmation.

    Adolescent, j'ai poursuivi mes études jusqu'à la maturité, au Collège Protestant Romand, école privée qui était tenue par des darbystes. 

    Néanmoins, il me semble qu'aujourd'hui, je puis me dire foncièrement bouddhiste, encore qu'orné de morceaux hétéroclites, notamment arrachés aux galaxies des planètes Sartre, Dostoïevski et Kant.

    Quoiqu'il en soit de ce parcours, lorsque je tente d'approfondir ce qu'il est convenu d'appeler mes « sentiments religieux », je me retrouve, comme la plupart de mes contemporains, entre matérialisme radical et agnosticisme tolérant. Pourtant, il y a un reste en moi qui ne se reconnaît pas entièrement dans ces convictions, ni dans l'itinéraire qui m'a fait.

    En y réfléchissant, je m'étonne de cette partie de ce que je baptise, à défaut de mieux, mon « entendement », et que je sens papilloter à mon quasi-insu, entre sensibilité religieuse, philosophique et inconscient. Je Avénement de Benoît XVIdevine, plus que je ne distingue, des fragments de l'idéologie catholique qui remuent en moi : ces résidus vivotent, au-dessous de mes opinions et sensations face à l'univers.

    Des souvenirs de lectures de textes de Jung m'aident à situer dans le domaine des archétypes, les modèles que je perçois.

    Dans cette zone - qui me semble indépendante du reste de mon être, et même de tout véritable contact avec le réel - s'ébrouent des représentations et des bribes de schémas psychiques d'avant la Réforme, des scènes primordiales d'une église unifiée autour de l'évêque de Rome ; des compositions mentales, pour tout dire, qui m'étonnent.

    De là provient sans doute que je suis, par exemple, étrangement attentif aux prises de position du Vatican. Comme si une vision du monde fondée sur la foi non seulement chrétienne, que je n'ai pas, mais assurément catholique, pouvait me concerner.

    Je remarque que, ne serait-ce que pour la réfuter ou la ridiculiser, la figure du pape surnage encore, spontanément, pour toute personne ayant été élevée dans une aire culturelles empreinte de christianisme, comme une sorte de repère éthique ou spirituel, plus ou moins avoué.

    J'ai le sentiment que par-delà l'individualité que je suis devenu, construit par mille interactions, se trouve par-dessous l'arrière-plan constitué de l'athéisme (paternel) et du protestantisme ambiants de mon enfance, de lointains ancêtres d'avant le 16ème siècle qui s'amusent encore à travailler en quelque interstice de mon être, à l'orée de ma conscience et de mon inconscience.

    Ni entrave à ma perception du monde, ni emprise réelle sur ce que je suis, cette région de mon moi est plutôt un substrat géologique contenant des vestiges à peu près inutiles, mais qui forment encore partie de mon bagage.

    Ce n'est pas parce que je n'en fais presque rien et qu'elle est une strate pour ainsi dire stérile, sitôt perçue que balayée par la cohérence de tout le reste de mon être, inefficace enfin à entrer réellement dans ma définition, qu'elle aurait cessé d'exister.

    Je me dis que, somme toute, un périple investigateur à l'intérieur de soi demande une fouille attentive dans des territoires semi-conscients et peu actifs, mais qui surgissent comme faisant partie des fondations de tout individu. Certains sédiments, comme celui-ci, sont-ils sans doute révélateurs de la région culturelle à laquelle chacun appartient, mais évoquent-ils en outre la fabuleuse et parfois contradictoire exubérance de ce que l'on rencontre, en soi.


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :